L’errance*
Depuis 26 ans, tétraplégique, immobile, je suis peu enclin au cheminement même aléatoire que semble être l’errance.
Plombé dans mon fauteuil d’handicapé, je regarde l’agitation, le bruit du monde qui m’environne sans y participer, et pourtant je n’y suis pas extérieur. Je ne partage pas ce fébrilisme, cette ambition d’un toujours plus dans un avenir incertain. Je ne me perds pas non plus dans la nostalgie d’un passé où je pourrais être attiré par une errance douloureuse.
Je vis pleinement dans l’instant et l’espace immédiat. Dans le silence de mon immobilité, j’ai retrouvé mon essence ; enfin disponible à la relation, « atome du bonheur », pour reprendre l’expression de Michel Serres.
Mon errance est celle de mes rencontres. Je ne pars pas à la recherche de l’autre ; je suis disponible ; c’est une errance inversée où l’autre, à son choix, rentre en communication avec le paralysé que je suis. Dans le désarmement qu’inspire cette rencontre, la liberté de l’échange est errance. Il n’y a pas de début et de fin, juste une intensité. Cette relation, fondée sur l’authenticité de soi-même, l’apaisement face à l’autre se nourrit d’une grande liberté qui fonde sa richesse.
L’errance dans les propos, est le sel de cette relation, en toute confiance, sans à priori.
Philippe Pozzo di Borgo
* J'ai rencontré Philippe pour la première fois en 2014, à Nantes, par le biais de ma grande soeur qui s'est lié d'amitié avec lui à Essaouira. Un premier échange est né entre nous autour de la question du "bonheur" (aire de bonheur), que nous continuons aujourd'hui, grâce à sa généreuse contribution.